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Suite du jeu proposé par Asphodèle durant cet été. Cette fois-ci, les mots commencent par B :

bouquin – bien – bout – beauté – bastingage – bambochade – bravache – barbare – banc – bambou – balivernes – byzantin – borderline – bébé – blanc(s) ou blanches (s) – bain

Gonzague vivait comme on joue du jazz. Sa vie n’était qu’improvisation. Il faut dire que lorsqu’il n’était encore qu’un bébé, les fées s’étaient concertées et, sans tergiverser, s’étaient penchées sur son berceau. Elles n’avaient pas épuisé tous les crédits de l’année, on était le 31 décembre, il fallait liquider le reliquat et c’est ce qui explique sans doute, qu’en sus de la beauté, elles lui aient aussi accordé la richesse, l’esprit, l’oreille absolue et l’humour. Depuis toujours Gonzague vivait près de la Loire, dans un château blanc qui, de loin, ressemblait à une meringue tarabiscotée. Byzantine auraient pu dire certains. De hautes grilles et des douves tenaient éloignés les barbares analphabètes et les paparazzi borderline et c’est en toute quiétude que Gonzague pouvait s’isoler dans sa bibliothèque pour escalader les parois couvertes de bouquins ou bien inviter quelque jolie paysanne du coin, pour lui raconter quelques balivernes fleuries qui la faisaient rire et la rendaient moins farouche quand il lui proposait d’aller admirer dans sa chambre – dix pièces en enfilade, cent cinquante mètres carrés – quelques bambochades. Ces petits tableaux légers, il les avait dénichés dans les brocantes qu’il pratiquait assidûment, l’été, au volant de sa Bugatti décapotable. Il n’aimait rien tant que s’encanailler en mangeant une merguez dans du pain, à côté de la cabane à frites, dans le fracas dément d’une sono débridée. Son côté bravache, sans doute…

Au petit matin, il sifflotait des airs de sa composition et se tenait de longues minutes sur le balcon du premier étage, accoudé comme un marin au bastingage pour regarder au loin l’océan des blés et le vert moutonnement des forêts. Je suis bien, disait-il alors. Comme je suis bien! Ensuite, il allait faire ses ablutions. Adepte de la méthode Coué, il était aussi fasciné par les théories des hygiénistes, qu’il avait longuement compulsées dans les volumes en cuir de ses aïeuls. La salle de bain avait été aménagée sur une ancienne terrasse. Entièrement vitrée, elle était conçue comme des thermes romains et protégée des regards indiscrets par une mince haie de bambous. Il s’y ébattait nu, comme un gamin et avait mis au point différents « splash » qu’il exécutait comme autant de notes d’un morceau connu de lui seul. Sur les mosaïques bleues, les femmes aux longues tresses avaient le même sourire que sa défunte mère.

Après, il allait méditer sur un banc du jardin anglais, dans le parfum suave de l’eucalyptus qu’un oncle lointain avait ramené d’une contrée alors inconnue. Et c’est seulement à l’issue de cette séance spirituelle qu’il s’autorisait à goûter au petit-déjeuner préparé par Félicie, sa belle gouvernante couleur de miel. Il asseyait celle-ci sur ses genoux et partageait tous ses toasts avec elle. Et si d’aventure un peu de confiture coulait sur les lèvres de la belle, il lappait l’excédent avec zèle. C’était son côté poète… Décadent, certes, mais poète…

Ensuite, ses journées étaient autant de tableaux noirs sur lesquels il dessinait ce qu’il voulait. Il avait l’imagination, il avait les moyens, rien ne semblait impossible à Gonzague le bienheureux. Sauf peut-être un jour d’en voir le bout

23 réflexions sur “Les plumes de l’été : avec des B

  1. Très beau texte Gwen ! J’aime l’idée du poète décadent, jazzman et artiste en…tout ! Et qui n’en voit pas le bout… Mais comme c’est demain les publications, je rajoute ton lien dans mon texte ! Biises

  2. Pingback: LES PLUMES DE L’ÉTÉ – 2 – LES TEXTES EN B ! |

  3. J’aime beaucoup cette évocation d’une vie oisive et ouatée.Le vert moutonnement des forêts et l’océan des blés…seul horizon d’un être qui malgré les dons dispendieux des fées, est dramatiquement seul en réalité.

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