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Rien de tel que d’inventer des jeux pour s’entraîner à écrire… 

J’ai choisi cinq mots : jupon – épicerie – papyrus – chaudière – vénitien.

J’ai cherché, pour chacun d’eux, à quel souvenir, quelle personne, quel évènement il me faisait penser et j’ai essayé, par écrit, de faire jaillir avec précision les idées que j’y associais.

Ceci constituait en quelque sorte mes ingrédients de base. Je les ai ensuite imbriqués dans un texte basé à la fois sur mes notes et sur quelques éléments de fiction dictés par mon imagination. 

J’ai trouvé que c’était un exercice intéressant de partir de souvenirs jaillis automatiquement à l’évocation de certains mots pour finir par écrire une histoire de mémoire et d’imagination. 

Sur la route sèche, des bulles d’asphalte éclatent. Visqueuses et molles. La femme marche sur le bas-coté, sous le soleil ardent de juillet. Elle porte une de ces robes-tabliers, aux motifs géométriques et un jupon, au-dessous, dont on aperçoit la dentelle lorsqu’elle se penche en avant pour arracher les mauvaises herbes. Elle est forte, épaisse, solide sur ses deux jambes. Elle tient sa petite-fille par la main. A la hauteur du transformateur, l’enfant pense à l’homme immense qui habite la maison aux volets blancs, sur la droite. Sa mamie lui a expliqué ce que voulait dire hémophile et l’enfant imagine les effets dévastateurs que peut avoir une simple piqûre d’aiguille sur le pauvre Monsieur Le Hir. Cette fragilité, face à la moindre coupure, l’impressionne. Elle ne savait pas qu’on pouvait mourir d’un bobo au genou. Et si elle était hémophile, elle, comment ferait-elle pour jouer, grimper aux arbres, faire du vélo?

Devant la ferme où l’on achète parfois du beurre en motte, plein de gros cristaux de sel qui crissent sous la dent, le chien noir aboie. Il faut s’en méfier. Il arrive toujours par derrière pour flairer les mollets. Il ressemble à son maître, un vieux marin estropié, sec et le poil dru. Plus loin, c’est le carrefour. Les voitures arrivent vite sur la route côtière, il faut bien regarder avant de traverser. Sous la corde des espadrilles, le tapis des aiguilles de pin, mœlleux. C’est la maison préférée de l’enfant. Des murs de granit, un toit d’ardoise, des volets bleu marine, de grands conifères dans le jardin et là-bas, dans le mur, derrière la maison, une porte et un escalier qui mènent directement sur la plage. Si elle devait choisir un endroit où vivre toute l’année, ce serait là. L’épicerie est un peu plus loin. Sous le soleil, le sable blanc du parking éblouit l’enfant qui plisse les yeux. La mer s’est retirée très loin et l’air a ce parfum de marée basse, fait d’iode et de goémon, humide et doux dans le ciel déchiré par le cri des mouettes.

L’entrée se fait sur le pignon de la maison. L’épicerie est petite. Au-delà, c’est le café où l’enfant n’est jamais entrée. Ça sent le pain humide, la pomme sûre, la réglisse des bonbons. Mamie prend un moulé et discute avec l’épicière. L’enfant s’ennuie, elle tire sur la main qui la tient. Il fait trop frais dedans. Elle frissonne, veut retrouver le soleil. Elle sait que le sable, à l’ombre des arbres, sur la plage est tout bleu et très froid encore. Comme si le sable du matin n’avait pas la même consistance que celui de l’après-midi, doux, tiède et soyeux. Brûlant même par endroits. Elles repartent. Devant la maison préférée, l’enfant entend soudain les notes d’un piano. Ça vient des fenêtres ouvertes mais on ne voit rien de ce qui se passe à l’intérieur. Il y a juste cette musique qui s’échappe par les ouvertures, qui glisse dans l’air avec le vent, qui rejoint la mer, là-bas, au loin, là où les rochers font comme des mâchoires. Pour l’enfant, ça ne fait aucun doute : c’est une fille qui joue. Une fille un peu plus âgée qu’elle, qui porte un serre-tête dans ses cheveux blond vénitien, s’habille de chemisettes blanches et qui fait pousser des papyrus et des azalées dans une multitude de pots, sous la serre qu’on aperçoit à l’autre bout du jardin. La musique, elle n’y connait rien, ne pourrait reconnaître aucun morceau – personne n’en écoute chez elle, à part celle qui sort de la radio, des variétés, aux Champs Elysées, et si tu n’existais pas, le téléphone pleure… – mais d’entendre ces notes égrenées dans l’air mi-froid, mi-brûlant du matin, ça lui fait un drôle d’effet. Une sorte de souffle au niveau du cœur, comme lorsque toutes les flammes bleues jaillissent d’un coup des brûleurs de la chaudière. Whaaaazzz. Et ça se mélange au parfum des pins et de la mer, aux couleurs violentes du matin, à la paume douce et épaisse de sa mamie qui la tient toujours par la main. Elles rentrent du même pas. Les cheveux brûlants, l’arrondi des épaules rouge déjà sous la voracité du soleil.

 Après le déjeuner, la brise va se lever et cet après-midi, l’enfant ira à la plage avec ses amies. Elle ne sentira pas les rayons brûler sa peau. Elle ira nager dans la mer transparente, ramasser des coquillages d’un jaune franc, ou bien marron et blancs, légèrement irisés. Elle ira s’asseoir sur le gros rocher contre lequel les vagues claquent et rira quand elle sera éclaboussée par une gerbe de gouttelettes froides. Ensuite, elle déballera – les doigts gourds et pleins de plis à force d’être restée longtemps dans l’eau – le papier de son goûter. Sur sa peau hérissée, le pull de coton, tout gorgée de la chaleur du soleil, sera comme une caresse. Elle croquera avidement dans le pain et le chocolat et mâchera sans penser à rien, le regard perdu sur le fil de l’horizon. Dans ses oreilles, l’eau formera comme un édredon qui atténuera le bruit des vagues et les piaillements des enfants.

 Ce n’est qu’avant de repartir, le soir, quand l’ombre violette aura repris possession de la plage qu’elle jettera un œil à la maison, au-delà de la porte et du petit escalier. Elle pensera à la jeune pianiste qui jouait ce matin. Elle passera sa langue sur ses lèvres encore pleines de sel et essaiera de retrouver la mélodie. Imaginera que le contact des touches, sous les doigts, ça doit ressembler à ça, au sable froid et doux de sept heures, quand il faut se dépêcher de rentrer. Quant aux notes qui jaillissent, à peine les touches effleurées, l’enfant se dira qu’elle sont à l’image de cette nuit qui vient peu à peu noircir le bleu. La musique est ce lent, ce très lent bouleversement du ciel qui, chaque heure, chaque seconde, la serre fort dans ses bras longs comme des galaxies…

2 réflexions sur “Souvenirs d’été

  1. A la lecture de ce texte, on comprend à quoi pensent les enfants silencieux sur la plage, le regard posé sur l’horizon où sur le papillon d’à coté. Ca se bouscule… comme dans les galaxies !

    Le plaisir de lire est incroyablement bon. Merci.

    Bonne année.

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